2 Neurones & 1 Camera

Olivier Thereaux

Islande

Le trajet de bus entre Reykjavik et Þórsmörk m’étonne, non par sa durée mais par la couleur du bord de route: vert, vert, VERT! De la mousse et du lichen, de l’herbe et des buissons aussi, poussent sur un sol noirâtre, sans doutes les cendres de l’éruption il y a presque une décennie de l’Eyjafjallajökull, au bord duquel nous dormirons ce soir.

La route est excellente, presque neuve; à l’arrière du bus, elle nous berce doucement. À Hvolsvöllur nous bifurquons: d’un asphalte parfait aux cahots de ces pistes âpres et interminables de mes souvenirs; d’un gros bus d’autoroute à un plus petit, amphibie celui-là, visiblement habitué aux trajets difficiles. Utile lorsque notre approche d’Húsadalur passe par la traverseé du furieux courant des embouchures de la Markarfljót.

À quelques pas de notre cabane, il se dévoile, sublime: le glacier, le volcan, le salaud de 2010 qui se fout bien des affaires du monde. Cette vallée, il l’a taillée, griffée, arrachée à la terre et à la lave, des milliers et des milliers d’années durant. Les affaires du monde auront tôt ou tard leur vengeance: à quelques dizaines de kilomètres au nord, on prépare le certificat de décès de l’Okjökull, signé 415 ppm.

Lundi matin — un café, puis deux, une indulgence étant donnés nos rations millimétrées: le panorama ne nous donne pas trop la bougeotte. Et puis enfin on prépare les sacs à dos, on rejoint le chemin derrière le sauna, le chemin des elfes. Passant par la caverne de Snorri le voleur de moutons, c’est parti pour l’ascension, un peu à froid, du sommet du Valahnúkur et ses 454 mètres qui en paraîtront le double. Une grimpette qui ne nous aurait sans doute pas pris deux heures si nous ne nous étions pas arrêtés pour saluer chaque plante, la moindre abeille, et au kazoo volant aussi — pas la moindre idée de quel oiseau faisait un tel boucan, mais il nous accompagna pour un bout. Et puis, surtout, inhaler ces paysages impossibles.

Tout en bas la rivière implose et explose en filaments de mercure; en haut les nuages luttent avec les sommets des trois glaciers voisins — Tindfjallajökull, Mýrdalsjökull et Eyjafjallajökull, semblant vouloir leur en arracher leur dôme de neige. Et entre deux, des vallées aux contours sculptés par les combats titanesques des divinités nordiques et des forces telluriques qui les animent.

À la redescente on s'arrête un moment à Langidalur, ce bout de vallée qui marque un point de départ du chemin de traverse le plus célèbre de l’île: le Laugavegur; 5 jours de déserts volcaniques et de glaciers. On flirte pour quelques pas avec ce chemin et son odeur d’aventure, mais il faut finalement bifurquer et retourner au bercail: c’est l’heure du déjeuner.

«This is not good», déclare le chauffeur de notre bus amphibie.

Le bus est plein. Trop plein. Une vingtaine assis, sept debout, tout le monde a un billet. Les bagages dans les coffres en dessus de nos sièges, empilés sur des palettes de bois qui se retrouveront sous l’eau lors des traversées de torrents les plus difficiles.

Il grommelle un peu. Il recompte. Il descend du bus, disparaît. Silence.

La météo a tourné au rinçage et tout le campement a décidé à l’unisson de décamper — vers Skógar au sud ou à la case départ, à Reykjavik. En quête d’un coin de ciel sec, sinon d’un rayon de soleil. Tout ce petit monde, habillé des pieds à la tête de technologie imperméable tissé au fil d’argent et au crin de licorne n’a plus trop envie de randonner sous la flotte (sous la fljót?). J’en fais partie. Et puis il y a la crainte que la pluie ne fasse croître encore plus les eaux de la Markarfljót, au delà des limites de notre brave petit véhicule.

Alors on attend, nerveux, billets en main, talisman inutile. Une demi-heure plus tard, le bonhomme revient avec un autre bus amphibie, identique au premier, sorti d’on ne sait où. Il empoigne le réceptionniste du camp, l’assoit aux commandes du bus, répartit équitablement les passagers et retourne s’assoir aux commandes de son véhicule.

«Good», il déclare, loquace.

Le bus du réceptionniste démarre, cale, redémarre, et passe les cinq minutes suivantes à trouver le bon bouton pour fermer les portes accordéon du bus — trouvant au passage le bon bouton pour l’éclairage disco, les essuie-glace, tout sauf le klaxon — et s’envole enfin.

«Good», réitère notre chauffeur, qui, maintenant échauffé, prononcera en quelques grognements une incantation à la ceinture de sécurité, et passera les deux ou trois prochaines heures à papoter au téléphone, faisant une seule pause pour aller engueuler un petit troupeau de moutons à qui le goudron plaisait un peu trop. L’islandais peut être bavard, quand bon lui semble.

Filant à travers Fjords, partis d'Isafjordur il y a presque une heure déjà entourés et accompagnés de macareux voltigeurs tels des pilotes d’élites soucieux d’impressionner le touriste.

Loin de toute habitation humaine, la ferme de Kviar, un vrai milieu de nulle part. Aux alentours: les fondations d’autres maisons abandonnées depuis des décennies. Le docteur est parti le premier. Puis les femmes et les enfants. Les hommes enfin. La vie était rude ici, on survivait du commerce de bois flottant dérivant de Sibérie.

Ici on marche sur la pierre et la mousse et sur des “arbres” de quelques centimètres de haut. Le guide nous raconte un blague locale: que fait un islandais perdu dans la forêt? Il se lève.

La bâtisse essaie de nous occire en pleine nuit: un poêle à la cheminée mal ramonée. Elle échoue, on ne lui en veut pas.

Des oursins verts éventrées, de coquilles de moules gigantesques, des squelettes de poissons tout droit sortis de cauchemars préhistoriques. Coquillages, os mâchés et excréments jonchent les falaises. Les eaux du fjord pullulent d’oiseaux, de phoques et parfois de baleines, mais il n’y a plus qu’un mammifère vivant à Hornstrandir. Le renard arctique — un point mouvant au loin, des tanières découvertes au hasard de nos excursions. Des traces. Et finalement: une queue encore blanche aux jumelles, comme un au revoir.

Avant/Après

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