2 Neurones & 1 Camera

Olivier Thereaux

Tokyo: Voyage Sentimental

Dans l'intervalle qui sépare ces deux trajets j'ai l'impression d'avoir été d'une certaine façon absent de ma vie. Je suis curieux de voir qui du pays ou de moi aura le plus changé.

Chronique JaponaiseNicolas Bouvier

Il y a 5 ans c'était chez moi. Et depuis? C'est moins simple. Il y a eu deux autres continents, toute une vie. Un tsunami, une crise économique. Fukushima.

Et le cliché qui veut que j'y aie laissé mon cœur est juste ça. Un cliché.

C'est peu dire alors que c'est avec appréhension que j'y reviens. Ou peut-être que j'y repasse. C'est peut–être plus précis. J'ai passé une décennie à fanfaronner à tue-tête que je ne pouvais pas revenir à Paris, qu'on ne met jamais deux fois les pieds dans la même rivière… et toutes ces conneries.

J'ai quand même envie d'y revenir, à Tokyo.

Retrouver mes coins favoris, des plus populaires comme Shibuya ou Shinjuku, aux plus obscurs. Ceux que je n'ai jamais vraiment partagé qu'avec quelques intimes.

Retrouver le sourire.

Mais la ville japonaise, par définition, ma définition, change, bouge, se reconstruit et se réinvente en permanence.

Je me souviens de rues entières qui en 6 mois — un clin d'œil! — se reconfigurant au gré des échecs des uns et des des velléités des autres.

Une vieille bicoque pleine de charme, de boiseries et de rouille faisant place à un champignon de béton. Des cafés et restaurants poussant et s'envolant plus vite qu'on ne pourrait mettre à jour un annuaire.

Tokyo, la ville japonaise par excellence, changeait, c'est certain.

Mais change-t-elle encore? Tokyo me sera-t-elle donc complètement étrangère, refaite à neuf, et donc fidèle à elle-même?

Ou bien inchangée, et donc mensongère?

Je vais passer deux semaines ou presque sur les lieux. Pour commencer: une semaine en réunions et autres sauteries organisées par le W3C; une semaine entre quatre murs et sans fenêtre.

Je n'ai jamais eu aussi peu envie de parler de standards, de technologie, d'industries en déclin ou en essor. J'ai envie de ruelles sans queue ni tête, de tatami, de bouffe, de petits bars crades de la fumée des cigarettes que l'on peut encore y fumer.

Narita.

Mêlée au kérosène, c'est l'odeur de l'été qui m'assaille au sortir de l'avion. Je dis odeur. D'autres parleraient de la moiteur, la chaleur de cette saison des pluies. On n'a pas idée d'organiser un meeting à Tokyo en Juin.

À Londres le chauffage tourne encore presque toutes les nuits; ici c'est transpiration assurée. Un, deux, trois pas et mon masque de grisaille glisse, dégringole et se brise à mes pieds.

Je balbutie un peu au guichet d'immigration. Mon Japonais revient vite et je n'en suis pas peu fier. Ensuite, la douane, cette enclave de premier degré. Mon sarcasme m'y démange toujours un peu.

Un jour où j'aurais du temps à perdre dans une geôle quelconque mais pas le courage de beugler “bombe” dans un aéroport américain, je vanterai peut-être à un agent de douane japonais la pureté de la drogue que j'importe, cachée entre les pages de livres pornographiques non dument censurés.

Juste pour voir.

Je dois peut-être des excuses à Chiba.

Je prête souvent à Tokyo, ou même à ces quelques mois passés sur la côte de Shonan, toutes ces vertus qui m'ont rendu amoureux fou, mais c'est peut-être Chiba qui a fait le gros du travail. De l'aéroport au centre de la capitale, c'est presque toute l'étendue de cette préfecture ci-rurale, là-dortoir que l'on traverse.

Des rizières avant la ville, c'est mille tons de vert que le Narita Express donne à voir à ses fenêtres.

A quelques exceptions insensées près, telle que celle de Hong-Kong, tous les trajets d'aéroports se ressemblent: banlieusards, industriels, glauques de mauvais graffiti et de misère mal cachée. Ici c'est différent.

Une prière silencieuse aux résidents de Narita qui, dans les années 60 et au-delà, se sont battus contre l'implantation de l'aéroport dans leur paysage. Je les comprends; je ne suis pas mécontent qu'ils aient perdu leur combat contre l'inexorable machine bureaucratique de leur pays. La ville arrive et je somnole - trop de films en vol, pas assez de sommeil.

Hasard de calendrier. Les retrouvailles avec K sont prétextes à reprendre nos habitudes de petits bonheurs.

Les rôles sont inversés maintenant: suivez le guide. Il a ses quartiers à Tsujido, et c'est presque une coïncidence si nous nous retrouvons devant le bâtiment sans charme qui m'aura hébergé près des plages de Shonan avant que je ne déménage vers Tokyo pour de bon.

Photo: Ebisu 150-0013

Ebisu 150-0013: 30m² sur 3 étages – Tokyo, Japon, Juin 2013

Ce sera le début d'un pèlerinage accidentel, m'amenant en séquence parfaite devant mes anciens lieux de vie.

Étrangement, ces passages ne me donnent qu'à peine une petite pointe au cœur. Pas de nostalgie. Après tout, même l'appartement de Shimokita n'était pour moi pas beaucoup plus qu'un dortoir, un portail.

Car c'est dans les ruelles, sur les plate-formes de train, dans les villes, leur bruit et leur odeur que j'effectue mon voyage sentimental. Et ce voyage ne se déroule pas dans le passé, mais dans tous ces avenirs que je n'ai pas choisis: accroupis sur les petits chapeaux de ces bambins trop bien élevés, agrippés à cent jupons, enfouis dans un béton vieillissant.

Il m'amène auprès de la tombe du maître. À l'écart des touristes de Kita-Kamakura, entre les graviers et la mousse, nous préparons: de la rouille et du papier, de l'information et du temps qui passe.

Shinjuku et Shibuya me choquent. À la virgule près, rien n'a changé, sinon peut-être la mode. Les gyaru et yamamba, leurs cheveux blond-sale et maquillage délirant, manquent à l'appel.

A Tsujido au contraire, ils ont tout rasé, tout reconstruit. Exeunt les usines, entrent en scène toute la panoplie de l'espace suburbain: des logements, un hopital, et bien sûr un centre commercial immense, parfaitement climatisé, et somme toute assez plaisant.

C'est maintenant le lieu de prédilection des familles cherchant à s'installer à un jet de pierre de Tokyo, sans en payer les prix. Oui, je comprends bien tout cela.

Et la plage est toujours au bout de la rue.

Seule différence: chaque poteau annonce son altitude. 5 mètres, 9 mètres au dessus de niveau de l'eau. Le tsunami? Pas même mentionné.

Cours, ou crève: ici on gère la peur en l'intégrant au plus banal. Elle est partout, donc nulle part.

Sous la pluie. Les couleurs se ravivent, la rouille flamboie.

Je vais remettre nos deux maneki-neko à Gotokuji, leur dire au revoir et les remercier une dernière fois. Je fais une pause sous l'auvent et écoute le furieux clapotis de cette pluie que le typhon nous envoie depuis hier soir.

Objectivement, c'est un temps de chiotte: une grisaille accablante, une humidité à couper au couteau, pas un brin de soleil. Et que d'eau, que d'eau. Qu'est-ce qui fait que dans mon habitude londonienne les jours de pluie jettent un voile maussade sur le monde, mais ici ils révèlent la douce beauté de chaque coin de rue?

Sans doute la même raison pour laquelle ce temple, ce cimetière au milieu de nulle part est un des endroits où je suis le plus calme, souriant, heureux, en paix. Parce que c'est ici, parce que c'est moi.

C'est évident comme un grain de sable: plus que la ville ou le pays, c'est moi qui ai changé. Mes goûts, mes envies, mon rythme et mes petites misères.

Mais l'affection est sincère, sans cette maladresse des sentiments digne de réunions d'anciens élèves. Oui, ceux qui n'ont rien d'autre à se dire, rien en commun que quelques blagues surannées et des souvenirs en conserve.

Cette histoire s'écrit au présent.

Je reviendrai.

Maintenant que toute ce qui te pesait ici, que la légère odeur de deuil qui flotte parmi tant d'autres est tenue à distance, tu tires du viver de ta mémoire les images qui te plaisent et tu les enlumines patiemment en levant parfois les yeux sur les prés verts d'Europe. Et c'est ainsi que les livres s'écrivent.

J'aurai moi aussi bientôt l'ennui de cette ville, parce qu'elle est unique, admirable... et que j'y ai vécu.

Chronique JaponaiseNicolas Bouvier

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